Select Page

Quelle pluie ! – Fernando Pessoa

Quelle pluie ! – Fernando Pessoa

39

Avec chaque goutte de pluie, c’est ma vie manquée qui pleure dans la nature. Il y a quelques chose de mon désarroi dans le goutte-à-goutte, dans l’ondée après ondée par lesquels la tristesse du jour se déverse inutilement sur la terre.

Quelle pluie interminable. Mon âme est tout humide de l’entendre. Quelle pluie… Ma chair devient aqueuse, liquéfiée autour de cette sensation de pluie.

Un froid angoissé pose ses mains glacées autour de mon pauvre cœur. Les heures grises s’étirent, s’interminabilisent dans le temps ; les instants se traînent.

Quelle pluie !

Le bec des gouttières laisse jaillir des torrents minuscules et toujours imprévus. Je sens descendre, au long de ma connaissance abstraite des tuyaux, un bruit gênant de chute d’eau. La pluie fait battre contre la vitre sa longue, son indolente plainte…

Une main froide me serre à la gorge, m’empêche de respirer la vie.

Tout meurt en moi — jusqu’à ma certitude de pouvoir rêver ! Je ne me sens bien d’aucune manière physique. Toutes les suavités sur lesquelles je me penche ont, pour mon âme, des arêtes coupantes. Tous les regards dans lesquels je plonge mon regard se révèlent si sombres, frappés de cette lumière appauvrie du jour, bien faite pour mourir sans souffrance.