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L’esquisse d’un idéal – Fernando Pessoa

L’esquisse d’un idéal – Fernando Pessoa

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Donner à chaque émotion une personnalité ; à chaque état d’âme, donner une âme.

N’ayant rien à faire, rien non plus que je doive penser à faire, je m’en vais coucher sur ce papier la description d’un idéal — une brève esquisse.

La sensibilité de Mallarmé coulée dans le style de Vieira ; rêver comme Verlaine dans le corps d’Horace ; être Homère au clair de lune.

Tout sentir, de toutes les manières ; savoir penser avec ses émotions, et sentir avec sa pensée ; ne rien désirer fortement, sauf en imagination ; souffrir avec coquetterie· ; voir clairement pour écrire juste ; se connaître en usant de feintes et de tactique, se naturaliser différent, mais avec ses papiers en règle ; en somme, se servir au-dedans de toutes ses émotions, en les épluchant jusqu’à Dieu même ; mais tout remballer et tout remettre en vitrine, comme ce vendeur ambulant que j’aperçois d’ici, transportant ses boîtes de cirage de la marque dernier cri.

Tous ces idéaux, possibles ou impossibles, touchent ici à leur terme. J’ai la réalité devant moi — et ce n’est même pas le vendeur ambulant (que je ne vois pas), c’est sa main seulement, tentacule absurde d’une âme dotée d’une famille et d’une histoire, qui gesticule comme une araignée sans toile et qui s’agite pour réassortir son étalage, là devant moi.

Et voilà une des boîtes qui tombe par terre, semblable au Destin de chacun d’entre nous. 

« C’est assommant de sentir. » Ces mots prononcés fortuitement, par je ne sais quel comparse au cours d’un bref dialogue, n’ont cessé de briller, étincelants, sur le sol de ma mémoire. Jusqu’à la tournure plébéienne de la phrase, qui lui donne un piment supplémentaire.