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Les vices ne sont pas des crimes – Lysander Spooner

Les vices ne sont pas des crimes – Lysander Spooner

(Extraits)

I

Les vices sont les actes par lesquels un homme nuit à sa propre personne ou à ses biens. Les crimes sont les actes par lesquels un homme nuit à la personne ou aux biens d’autrui. Les vices sont simplement les erreurs que commet un homme dans la recherche de son bonheur personnel. Contrairement aux crimes, ils n’impliquent aucune intention criminelle envers autrui, ni aucune atteinte à sa personne ou à ses biens.

En matière de vice, ce qui constitue le crime – c’est-à-dire l’intention de nuire à la personne ou aux biens d’autrui – fait défaut. Selon une maxime du droit, il n’y a pas de crime sans intention criminelle, c’est-à-dire sans intention de porter atteinte à la personne
ou aux biens d’autrui. Mais personne ne s’adonne jamais à un vice avec une telle intention criminelle. Un homme s’adonne à son vice uniquement pour son propre bonheur, et sans aucune intention malveillante envers autrui.

Tant qu’une distinction entre les vices et les crimes ne sera pas clairement établie et reconnue par les lois, il ne pourra exister sur terre aucun droit, liberté ou propriété individuels ; rien qui ressemble de près ou de loin au droit d’un homme de contrôler sa propre personne et ses biens, ni aux droits correspondants et équivalents d’un autre à disposer librement de sa personne et de ses biens.

Pour un gouvernement, déclarer qu’un vice est un crime et le punir en tant que tel constitue une tentative de falsifier la nature même des choses. C’est tout aussi absurde que s’il déclarait que la vérité devient mensonge, ou le mensonge vérité.

II

Tout acte volontaire dans la vie d’un homme est soit vertueux soit vicieux. C’est-à-dire, il est soit en accord, soit en conflit avec les lois naturelles de la matière et de l’esprit desquelles dépendent sa santé et son bien-être physique, mental et affectif. En d’autres termes, chaque acte de sa vie tend essentiellement à son bonheur ou à son malheur. Pas un seul acte de son existence entière n’est neutre.

De plus chaque être humain diffère de chaque autre être humain par sa constitution physique, mentale et affective, et aussi par les circonstances qui l’entourent. De nombreux actes, par conséquent, qui sont vertueux et tendent vers le bonheur dans le cas d’un individu, sont vicieux et tendent vers le malheur dans le cas d’un autre.

De nombreux actes, également, qui sont vertueux et tendent vers le bonheur dans le cas d’un homme à un moment donné, et dans un certain concours de circonstances, sont vicieux et tendent vers le malheur dans le cas du même homme, à un autre moment et dans d’autres circonstances.

III

Savoir quelles actions est vertueuses et lesquelles sont vicieuses – en d’autres termes, savoir quelles actions tendent, dans l’ensemble, vers le bonheur, et lesquelles tendent vers le malheur – dans le cas de chacun comme de tous, dans chacune comme dans toutes les circonstances auxquelles on peut se trouver confronté individuellement, constitue la réflexion la plus profonde et la plus complexe que le plus formidable cerveau humain ait jamais entreprise ou ne pourra jamais entreprendre. Elle est cependant la réflexion constante vers laquelle chaque homme – qu’il ait l’intellect le plus humble ou le plus développé – est obligatoirement poussé du fait des désirs et des nécessités de sa propre existence. C’est aussi la réflexion par laquelle tout individu, depuis le berceau jusqu’à la tombe, doit aboutir à ses propres conclusions ; parce que personne d’autre que lui ne sait ou ressent, ou peut savoir ou ressentir, ce qu’il sait ou ressent, ses désirs et ses nécessités, ses espoirs et ses craintes et les impulsions propres à son caractère ou à la pression des circonstances.

IV

On ne peut pas souvent dire que les actes dénommés vices en soient vraiment, à moins de nuancer. C’est-à-dire, il est difficile d’affirmer que telles actions, ou tels ensembles d’actions, dénommées vices en sont vraiment pour peu qu’elles aient été interrompues à un moment donné. Par conséquent la différence entre la vertu et le vice, dans tous les cas, est une différence de quantité et de degré et non pas de nature intrinsèque à l’acte individuel isolé. Ce fait vient s’ajouter à la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, pour n’importe qui – à part chacun pour lui-même – de tracer une ligne précise, ou quoi que ce soit d’approchant, entre la vertu et le vice ; c’est-à-dire de définir où se termine la vertu et où commence le vice. Une raison de plus pour laquelle cette grande question de vertu et de vice devrait être confiée à chaque individu afin qu’il la règle pour lui-même.

V

D’habitude les vices procurent du plaisir, au moins pour un temps, et souvent ne se révèlent être des vices, par les effets qu’ils produisent, qu’après avoir été pratiques pendant de nombreuses années ; peut-être une vie entière. Pour beaucoup, peut-être la plupart de ceux qui s’y adonnent, ils ne se révèlent pas être des vices du tout au cours de leur existence. Les vertus, d’un autre coté, apparaissent souvent comme étant si strictes et rudes, elles réclament le sacrifice d’une telle quantité de bonheur présent, au minimum, et les résultats, seules preuves qu’il s’agit bien de vertus, sont souvent si distants et obscurs, en fait, si absolument invisibles dans l’esprit de tellement de gens, surtout chez les jeunes, que par la nature même des choses, il ne peut pas y avoir de certitude universelle, ou même généralisée, qu’il s’agit effectivement de vertus. En vérité, d’éminents philosophes se sont épuisés – pas complètement en vain, mais avec des résultats extrêmement minimes – à essayer de définir les frontières entre les vertus et les vices.

Alors, puisqu’il est si difficile, et pratiquement impossible dans la plupart des cas, de déterminer ce qui est, et ce qui n’est pas, un vice ; puisqu’il est tellement difficile, dans quasiment tous les cas, de déterminer où s’arrête la vertu, et où commence le vice, ces questions, auxquelles personne ne peut vraiment répondre avec sincérité pour qui que ce soit hormis pour lui-même, doivent être laissées libres et ouvertes à l’expérimentation de chacun, sinon chaque individu est privé du plus important de tous ses droits en tant qu’être humain, à savoir : de s’informer, d’enquêter, de raisonner, d’expérimenter, de juger, et d’affirmer pour lui-même, ce qui est, à ses yeux, la vertu, et ce qui est, à ses yeux, le vice ; en d’autres termes : ce qui, dans l’ensemble, conduit à son bonheur, et ce qui, dans l’ensemble, tend vers son malheur. Si ce droit fondamental n’est pas laissé libre et ouvert à tous, alors la totalité du droit de chaque homme, en tant qu’être humain doué de raison, à « la liberté et à la quête du bonheur » lui est déniée.

VI

Nous venons au monde dans l’ignorance de nous-mêmes, et de tout ce qui nous entoure. De par une loi fondamentale de nos natures, nous sommes tous constamment poussés par le désir du bonheur, et la peur de la douleur. Mais nous avons tout à apprendre sur ce qui peut nous apporter le bonheur, et nous préserver de la douleur. Il n’y en a pas deux d’entre nous qui soient tout à fait identiques, qu’il s’agisse du point de vue physique, mental ou affectif ; ou, en conséquence, au niveau de nos besoins physiques, mentaux, ou affectifs pour accéder au bonheur, et éviter le malheur. Pas un d’entre nous, par conséquent, ne peut tirer enseignement pour quelqu’un d’autre de cette leçon indispensable du bonheur et du malheur, de la vertu et du vice. Chacun doit l’apprendre par lui-même. Pour l’apprendre, il doit jouir d’une liberté totale pour tenter toutes les expériences qu’il juge nécessaires. Quelques-unes de ces expériences réussissent et, parce qu’elles réussissent, sont appelées vertus ; d’autres échouent et, parce qu’elles échouent, sont appelées vices. La sagesse vient à un homme autant de ses échecs que de ses succès ; elle vient aussi bien de ses prétendus vices que de ses prétendues vertus. Tous deux sont nécessaires pour qu’il puisse acquérir cette connaissance – celle de sa propre nature, et du monde autour de lui, et de leur adaptation ou non-adaptation l’un à l’autre – cette connaissance qui peut lui montrer comment accéder au bonheur et éviter la douleur. Et, à moins qu’il n’ait l’autorisation de tenter ses expériences à sa guise, le chemin de cette connaissance lui est fermé, et, par conséquent, il lui est interdit de chercher le sens de sa vie.

VII

Un homme n’est en aucune manière tenu de croire quiconque, ou de céder à l’autorité de quiconque, quand il s’agit d’une question si vitale pour lui, et par rapport à laquelle personne d’autre n’a, ou ne peut avoir, autant d’intérêt que lui. Il ne peut pas, si tant est qu’il le ferait, dépendre aveuglement des opinions d’autres hommes, car il se rend compte que les opinions d’autres hommes ne concordent pas.

Certaines actions, ou séries d’actions, ont été pratiquées par des millions d’hommes à travers des générations successives, et ont été reconnues par eux comme, dans l’ensemble, tendant au bonheur, et par conséquent vertueuses. D’autres hommes, dans d’autres époques ou pays, ou dans d’autres circonstances, ont pensé, au résultat de leurs expériences et observations, que ces mêmes actions tendaient, dans l’ensemble, vers le malheur, et étaient par conséquent vicieuses. La question de la vertu ou du vice, comme nous l’avons dit plus haut, a également été, dans la plupart des esprits, une simple question de degré ; c’est-à-dire, de savoir jusqu’à quel point certaines actions peuvent être menées ; et non pas de déterminer la véritable nature de tout acte individuel isolé. Les définitions de la vertu et du vice ont par conséquent été diverses, et de fait, aussi infinies que les variantes de l’esprit, du corps, et de la conjoncture des différents individus qui habitent le globe. Et l’expérience des siècles a laissé non résolues un nombre infini d’interrogations à ce sujet. En fait, on peut à peine dire que certaines ont été résolues.

VIII

Au milieu de cette variété d’opinions sans fin, quel homme, ou quel ensemble d’hommes, a le droit de dire, concernant n’importe quelle action spécifique, ou n’importe quelle série d’actions : « Nous avons tenté cette expérience, et répondu à chaque question la concernant ? Nous en avons fixé les limites, pas seulement pour nous-mêmes, mais pour tous les autres ? Et, en ce qui concerne tous ceux qui sont plus faibles que nous, nous les forcerons à agir dans le respect de notre conclusion ? Nous ne tolérerons aucune autre expérimentation ou recherche, et, par conséquent, aucune nouvelle acquisition de savoir par qui que ce soit ? » Qui sont les hommes ayant le droit de dire cela ? Sans aucun doute il n’en existe pas. Les hommes qui le disent pourtant sont soit des imposteurs sans vergogne et des tyrans, qui voudraient arrêter le progrès de la connaissance, et usurper le contrôle absolu des esprits et des corps de leurs congénères – et on doit par conséquent leur résister instantanément, et de toutes ses forces – ; soit des hommes trop ignorants eux-mêmes de leurs propres faiblesses, et de ce qui les lie vraiment aux autres hommes, pour qu’on puisse leur accorder autre chose que de la pitié ou du mépris.

Nous savons, toutefois, qu’il existe de tels hommes de par le monde. Certains d’entre eux se contentent d’exercer leur pouvoir sur une petite sphère, à savoir leurs enfants, leurs voisins, leurs concitoyens, et leurs compatriotes. D’autres essayent de l’exercer sur une plus grande échelle. Par exemple, un vieil homme à Rome, assisté de quelques subordonnes, tente de régler toutes les questions de vertu et de vice ; c’est-à-dire, de vérité ou de mensonge, surtout en matière de religion. Il dit connaitre et enseigner les idées et pratiques religieuses qui conduisent un homme à son bonheur, ou sont fatales à ce dernier, pas seulement dans ce monde, mais également dans le prochain. Il se prétend miraculeusement inspiré pour accomplir cette tâche ; et ainsi il reconnait virtuellement, comme le ferait tout homme  raisonnable, qu’il lui faut au moins une inspiration miraculeuse pour être habilité à cela.

(…)

Si ces individus, qui se plaisent à se croire investis à la fois du pouvoir et du droit de définir et de punir les vices des autres hommes, faisaient un petit effort pour penser introspectivement, ils se rendraient probablement compte qu’il y a beaucoup à régler chez eux ; et, quand cela aura été achevé, ils seront peu disposés à en faire davantage pour corriger les vices des autres – au mieux ils communiqueront juste aux autres les résultats de leurs expériences et observations. Dans ce domaine leurs travaux peuvent peut-être s’avérer utiles ; mais, dans le domaine de l’infaillibilité et de la coercition, ils rencontreront probablement, pour des raisons bien connues, encore moins de succès dans le futur que de tels hommes ont connu dans le passé.

IX

Il est maintenant évident, pour les raisons déjà énumérées, qu’un gouvernement serait totalement impossible à gérer s’il devait faire entrer dans le domaine de sa compétence les vices, et les punir en tant que crimes. Chaque être humain a ses vices. Pratiquement tous les hommes en ont un grand nombre. Et il y en a de toutes sortes ; physiologiques, mentaux, affectifs, religieux, sociaux, commerciaux, industriels, économiques, etc., etc. Si un gouvernement doit dire que l’un de ces vices relève de sa compétence, et qu’il le punit en tant que crime, alors, pour être cohérent, il doit dire que tous les vices relèvent de sa compétence, et les punir tous de manière impartiale. Il en résulterait que tout le monde, homme ou femme, se retrouverait en prison pour ses vices. Il ne resterait personne dehors pour verrouiller les portes derrière les prisonniers. En fait, on ne trouverait pas suffisamment de tribunaux pour juger les délinquants, et on ne pourrait pas construire suffisamment de prisons pour les enfermer. Toute activité humaine menant à l’acquisition de la connaissance, et même à l’acquisition de moyens de subsistance, serait arrêtée : car nous serions tous constamment juges ou enfermes à cause de nos vices. Mais même s’il était possible d’emprisonner toutes les personnes vicieuses, notre connaissance de la nature humaine nous dit que, en règle générale, elles deviendraient bien plus vicieuses en prison qu’elles ne l’avaient jamais été à l’extérieur.

X

Un gouvernement qui punirait tous les vices de manière impartiale est de toute évidence tellement impossible qu’il ne s’est jamais
trouvé personne, ou ne se trouvera jamais personne, assez bête pour le proposer. Le maximum qu’on puisse proposer est que le gouvernement punisse un vice au hasard, ou tout au plus quelques-uns, ou ceux qu’il estime les plus dégoûtants. Mais cette discrimination est totalement absurde, illogique et tyrannique. Quel droit peut avoir n’importe quel groupe d’hommes de dire : « les vices des autres hommes, nous nous les punirons ; mais nos propres vices personne ne les punira ? Nous limiterons les autres hommes dans leur quête de leur propre bonheur, selon l’idée qu’ils s’en font ; mais nous, personne ne nous limitera dans la quête de notre propre bonheur, selon l’idée que nous nous en faisons ? Nous limiterons les autres hommes dans leur acquisition de toute connaissance expérimentale conduisant, ou nécessaire, à leur propre bonheur ; mais nous, personne ne nous limitera dans notre acquisition d’une connaissance expérimentale conduisant, ou nécessaire, à notre propre bonheur ? »

Seuls les naïfs et les imbéciles peuvent avoir l’idée de faire de telles suppositions. Et cependant, de toute évidence, seules de telles suppositions peuvent permettre à quiconque de réclamer le droit de punir les vices d’autrui et, dans le même temps, proclamer l’impunité pour les siens.

XII

Un gouvernement qui aurait le droit de punir les hommes pour leurs vices est une impossibilité naturelle ; parce qu’il est impossible qu’un gouvernement ait des droits autres que ceux déjà détenus par les individus le composant, en tant qu’individus. Ils ne pourraient pas déléguer à un gouvernement des droits qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes. Ils ne pourraient pas déléguer au gouvernement d’autres droits, excepté ceux qu’ils possédaient eux-mêmes en tant qu’individus. Sérieusement, personne, à part un imbécile ou un imposteur, ne prétend qu’il a, en tant qu’individu, le droit de punir d’autres hommes pour leurs vices.

Mais n’importe qui et tout le monde a le droit naturel, en tant qu’individu, de punir d’autres hommes pour leurs crimes ; car tout le monde a un droit naturel, non seulement de défendre sa propre personne et ses biens contre des agresseurs, mais aussi de porter assistance et défendre tout autre, dont la personne ou les biens sont violes. Le droit naturel de chaque individu de défendre sa personne et ses biens contre un agresseur et de porter assistance et de défendre tout autre dont la personne où les biens sont violés, est un droit sans lequel les hommes ne pourraient pas exister sur terre. Et un gouvernement n’est légitime que dans la mesure où il incarne ce droit naturel des individus, et est limité par ce même droit. Mais l’idée que chaque homme aurait un droit naturel de décider quelles sont les vertus, et quels sont les vices de son voisin – c’est-à-dire, lesquels contribuent à son bonheur, et lesquels ne le font pas – et de le punir pour s’être livré à toute action qui ne contribuerait pas à son bonheur, c’est cela que personne n’a jamais eu l’impudence ou la démence d’affirmer. Seuls ceux qui affirment qu’un gouvernement possède des droits de coercition légitime, sans qu’aucun individu, ou groupe d’individus, ne lui ait jamais, ou n’aurait jamais pu, déléguer de tels droits, affirment que le gouvernement a un droit légitime de punir les vices.

Cela conviendrait à un pape ou à un roi – prétendant avoir reçu du Paradis l’autorité directe de régner sur ses congénères – de réclamer le droit, en qualité de représentant de Dieu, de punir les hommes pour leurs vices ; mais il serait totalement absurde pour n’importe quel gouvernement, proclamant détenir son tel pouvoir ; parce que chacun sait que ceux qu’il gouverne ne le lui accorderont jamais. S’ils le lui accordaient ce serait absurde, parce que cela équivaudrait à lui déléguer leurs propres droits à chercher leur propre bonheur ; parce que déléguer leurs droits de juger de ce qui sera propice à leur bonheur revient à déléguer la totalité de leur droit à poursuivre leur propre bonheur.

XIII

Nous voyons à présent à quel point la punition des crimes est une chose simple, facile et raisonnable pour un gouvernement, en comparaison de la punition des vices. Les crimes sont rares, et facilement discernables de tous les autres actes ; et les hommes sont généralement d’accord pour déterminer quels actes sont des crimes. Tandis que les vices sont innombrables ; et il n’y a pas deux personnes du même avis, à quelques rares cas près, sur la définition des vices. De plus, tout le monde souhaite être protégé, pour sa personne et ses biens, contre les agressions d’autres hommes. Mais personne ne souhaite être protégé, que ce soit pour sa personne ou ses biens, contre lui-même ; parce qu’il est contraire aux lois fondamentales de la nature même de l’homme que de vouloir se faire du mal. Il ne veut que promouvoir son propre bonheur, et être son propre juge pour déterminer ce qui encouragera, et ce qui encourage, son propre bonheur. Et c’est ce que veut tout le monde, et ce à quoi tout le monde a droit, en tant qu’être humain. Bien que nous fassions tous de nombreuses erreurs, et que nous devons nécessairement les faire de par l’imperfection de notre connaissance, ces erreurs ne peuvent pas être sanctionnées légalement ; parce qu’elles tendent toutes à nous apporter la connaissance dont nous avons besoin, et que nous recherchons, et que nous ne pouvons atteindre d’aucune autre manière.

Ce qui est visé par la punition des crimes, par conséquent, n’est pas seulement tout à fait diffèrent de ce qui est visé par la punition des vices, mais y est directement opposé.

Ce qui est visé par la punition des crimes c’est d’assurer, pour chacun comme pour tous de la même manière, la liberté la plus complète qu’il puisse espérer – sans enfreindre les droits équivalents des autres – de chercher son propre bonheur, conseillé par son propre jugement, et usant de ses propres biens. D’un autre côté, ce qui est visé par la punition des vices, c’est de priver chaque homme de son droit et de sa liberté naturelle de poursuivre son propre bonheur, conseillé par son propre jugement, et usant de ses propres biens.

Ainsi, les deux choses visées sont directement opposées l’une à l’autre. Elles sont autant directement opposées l’une à l’autre que le sont la lumière et l’obscurité, ou la vérité et le mensonge, ou la liberté et l’esclavage. Elles sont totalement incompatibles l’une avec l’autre ; et vouloir supposer que les deux soient réunies en une seule par un même gouvernement est une absurdité. Cela équivaut à supposer qu’un gouvernement cherche à commettre des crimes, et à empêcher des crimes ; à détruire la liberté individuelle, et à assurer la liberté  individuelle.

XIV

Un dernier point concernant la liberté individuelle : chaque homme doit nécessairement juger et déterminer pour lui-même ce qui conduit à son propre bien-être, lui est nécessaire, et lui est nuisible, parce que s’il oublie d’accomplir cette tâche par lui-même, personne d’autre ne l’accomplira à sa place. Et personne d’autre n’essaiera même de l’accomplir pour lui, à quelques très rares exceptions près. Les papes, et les prêtres, et les rois prendront sur eux de l’accomplir à sa place, dans certains cas, si on leur en donne l’autorisation. Mais ils ne l’accompliront, en général, que dans la mesure où ils pourront continuer à se livrer à leurs propres vices et crimes. Ils ne l’accompliront, en général, que dans la mesure où autrui en deviendra leur dupe et leur esclave. Les parents, avec de meilleurs motifs, sans aucun doute, que les autres, n’essayent que trop souvent de faire la même chose. Mais dans la mesure où ils utilisent la coercition, ou empêchent un enfant de faire toute activité qui n’est pas réellement et sérieusement dangereuse pour lui, ils lui font du mal, plutôt que du bien. La Nature dicte que pour acquérir la connaissance, et pour intégrer cette connaissance dans son propre être, chaque individu doit l’acquérir pour lui-même. Personne, pas même ses parents, ne peut lui raconter la nature du feu, telle qu’il la connait vraiment. Il doit lui-même l’expérimenter, et être brûlé par le feu, avant de pouvoir le connaitre.

La Nature sait, mille fois mieux que n’importe quel parent, ce à quoi elle destine chaque individu, les connaissances dont il a besoin, et comment il doit les obtenir. Elle sait que les procèdes qu’elle utilise pour communiquer ces connaissances sont non seulement les meilleurs, mais également les seuls efficaces.

Les tentatives des parents qui essaient de rendre leurs enfants vertueux ne constituent généralement rien de plus que des tentatives de les maintenir dans l’ignorance du vice. Rien de plus que des tentatives d’enseigner à leurs enfants à connaitre et préférer la vérité, en les maintenant dans l’ignorance du mensonge. Rien de plus que des tentatives de leur faire désirer et apprécier la bonne santé, en les maintenant dans l’ignorance de la maladie, et de tout ce qui peut causer la maladie. Rien de plus que des tentatives pour que leurs enfants adorent la lumière, en les maintenant dans l’ignorance de l’obscurité. Bref, tout cela ne constitue rien de plus que des tentatives de rendre leurs enfants heureux, en les maintenant dans l’ignorance de tout ce qui les rend malheureux.

Dans la mesure où des parents peuvent véritablement aider leurs enfants dans cette quête du bonheur, simplement en leur donnant les résultats (ceux des parents) de leurs propres raisonnements et expériences, tout va très bien, et c’est un devoir naturel et approprié. Mais pratiquer la coercition dans des domaines où les enfants sont raisonnablement compétents à juger par eux-mêmes n’est rien d’autre qu’une tentative de les maintenir dans l’ignorance. Et ceci constitue tout autant une tyrannie, et tout autant une violation du droit des enfants d’acquérir la connaissance pour eux-mêmes, et la connaissance qu’ils désirent, que la même coercition pratiquée sur des personnes plus âgées.

Une telle coercition, exercée sur les enfants, est une dénégation de leur droit de développer les pouvoirs dont la Nature les a dotés, et d’être ce que la Nature les destine à être. C’est une dénégation de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et à utiliser leurs propres facultés. C’est une dénégation de leur droit à acquérir la plus précieuse des connaissances, à savoir, la connaissance que la Nature, ce formidable professeur, est prête à partager avec eux. Une telle coercition ne rend pas les enfants sages ou vertueux, elle les rend ignorants, et par conséquent faibles et vicieux ; et cela perpétue à travers eux, de génération en génération, l’ignorance, les superstitions, les vices, et les crimes des parents. Ceci est prouvé par chaque page de l’histoire du monde.

Les individus qui professent l’opinion contraire sont ceux à qui des théologies fausses et vicieuses, ou des idées personnelles généralement vicieuses, ont enseigné que la race humaine s’adonne naturellement au mal, plutôt qu’au bien ; au mensonge, plutôt qu’à la vérité ; que ce n’est pas naturel pour les humains de regarder vers la lumière ; qu’ils aiment l’obscurité, plutôt que la clarté ; et qu’ils trouvent leur bonheur seulement dans les choses qui tendent vers leur malheur.