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Le récit nécromantique – Clark Ashton Smith

Le récit nécromantique – Clark Ashton Smith

En un sens, c’est un pur truisme que de parler du pouvoir évocatoire des mots. L’efficacité d’antan de sorts subtilement jetés, de formules magiques et d’incantations, est depuis longtemps devenue une métaphore littéraire, bien que la terrible réalité qui était et qui peut encore être sous-jacente à de tels concepts a été oubliée. Toutefois, la nécromancie du langage constitue plus qu’une métaphore pour Sir Roderick Hagdon : les cicatrices du feu sur ses chevilles sont des choses dont personne ne peut imaginer que l’origine repose dans une figure de langage.

Sir Roderick Hagdon obtint son titre et son domaine sans attente définie de les obtenir, ni aucune connaissance de premier plan de la sorte de vie et d’environnement que comportaient son héritage. Il était né en Australie ; et bien qu’il avait su que son père était le frère cadet de Sir John Hagdon, il ne s’était fait qu’une très vague idée du manoir ancestral, et l’intérêt qu’il ressentit à l’intérieur fut encore plus vague. Son étonnement ne fut rien de moins qu’une consternation lorsque les décès de son père, de Sir John Hagdon et du fils unique de Sir John, tous s’étant produits en l’espace de moins d’une année, lui ouvrirent la voie de la succession et lui apportèrent une lettre de la part des avocats de la famille l’informant de ce fait – lequel aurait autrement échappé à son attention. Sa mère aussi était décédée ; et il n’était pas marié ; alors, laissant ses prairies de moutons à la charge d’un surveillant compétent, il fit immédiatement voile pour l’Angleterre afin d’assumer ses privilèges héréditaires.

Ce fut pour lui une étrange expérience ; et le plus étrange, considérant le fait qu’il n’avait jamais auparavant visité l’Angleterre, était l’inexplicable sentiment de familiarité qui lui était apparu lorsqu’il vit pour la première fois le manoir Hagdon. Il semblait connaître les champs, les chaumières des métayers, le bois de chênes anciens avec leurs fardeaux de gui druidique et le vieux manoir à demi caché derrière de gigantesques ifs, comme s’il les avait tous vus en quelque période de souvenirs passés. Étant d’une tendance analytique, il attribua tout cela à cette imparfaite simultanéité dans l’action des hémisphères cérébraux avec laquelle les psychologues expliquaient un tel phénomène. Mais le sentiment demeurait en lui et prenait de l’ampleur ; et il cédait de plus en plus à son charme à demi sinistre, alors qu’il explorait sa propriété et se plongeait dans les archives familiales. Il ressentit également une intimité inattendue avec ses ancêtres – un sentiment qui était demeuré entièrement assoupi durant sa jeunesse australienne. Leurs portraits, le dévisageant à partir des ombres jamais totalement dissipées du long couloir où ils étaient accrochés, lui semblaient être des visages bien connus.

Le manoir, disait-on, avait été construit durant le règne d’Henri VII. Il était recouvert de mousses et de lichens antiques ; et il y avait un indice d’un délabrement naissant dans la pierre des murs rongée par le temps. L’ancien jardin était quelque peu retourné à l’état sauvage en raison de la négligence ; les cimes taillées et les arbres avaient pris de fantastiques formes tentaculaires ; et des graines maléfiques et empoisonnées avaient envahi les parterres de fleurs. Il y avait des statues de marbre craquelé et de bronze rongé par le vert-de-gris parmi les arbustes ; il y avait des fontaines qui avaient depuis longtemps cessé de jaillir ; et des cadrans solaires sur lesquels le soleil, intercepté par le feuillage, ne se jetait plus. Partout flottait un air de temps chargé d’ombres et de subtile décadence. Mais, bien qu’il n’eut jamais connu autre chose que le primitif environnement australien, Hagdon se sentit plutôt chez lui dans cette atmosphère des complexités du Vieux Monde – une atmosphère composée des fantômes évanescents d’un millier d’années, du souffle d’hommes et de femmes morts, d’amours et de haines qui étaient tombées en poussière. Contrairement à ses anticipations, il ne ressentit aucune nostalgie envers la terre éloignée de sa naissance et de son éducation.

Sir Roderick en vint à aimer les jardins sans soleil et les ifs les dominant. Mais, par-dessus tout, il était fasciné par le manoir lui-même, par le couloir de portraits ancestraux et la sombre et poussiéreuse bibliothèque dans laquelle il découvrit un mélange étonnant de tomes et de manuscrits rares. Il y avait plusieurs premières éditions de poètes et de dramaturge élizabéthains ; et entremêlés avec eux dans un pittoresque désordre se trouvaient des livres antiques sur l’astrologie et les invocations, sur la démonologie et la magie. Sir Roderick frissonna un peu, il ne sut pas pourquoi, lorsqu’il feuilleta les pages de ces derniers volumes, desquels le vélin et le parchemin anciens firent remonter à ses narines une odeur semblable au moisi des tombes. Il les parcourut rapidement ; et les premières éditions furent incapables de le retenir ; mais il s’attarda longuement sur certaines généalogies et enregistrements manuscrits de la famille Hagdon, rempli d’une fièvre d’en apprendre autant qu’il le pouvait sur ses vagues ancêtres.

En parcourant les ouvrages, il fut frappé par la brièveté de la mention d’un certain Sir Roderick Hagdon, qui avait vécu au début du XVIIème siècle. Pour tous les autres membres de la lignée on avait consacré une certaine longueur ; leurs actes, leurs mariages et leurs distinctions variées (souvent en tant que soldats ou érudits) étaient souvent exposés avec une précision très proche de l’orgueil. Mais en ce qui concernait Sir Roderick, rien de plus n’était donné que les dates de sa naissance et de son décès, et le fait qu’il avait été le père d’un certain Sir Ralph Hagdon. Aucune mention n’avait été faite concernant son épouse.

Bien qu’il n’y eût guère matière à se perdre plus longtemps en conjectures, le Sir Roderick actuel s’en étonna et spécula beaucoup sur ces omissions singulières et peut-être sinistres. Sa curiosité s’accrut lorsqu’il constata qu’il n’y avait aucun portrait de Sir Roderick dans la galerie et aucun de sa mystérieuse et anonyme dame. Il n’y avait même pas un espace vacant entre les images du père de Sir Roderick et de son fils, pour indiquer qu’il y avait jamais eu un portrait. Le nouveau baronnet décida de résoudre le mystère, si possible ; un élément de vague mais impérative inquiétude s’entremêlait à présent à sa curiosité. Il ne pouvait avoir examiné ses impressions ; mais la vie et la destinée de son aïeul inconnu semblaient prendre pour lui une signification spéciale, une préoccupation qui était, d’une incompréhensible façon, personnelle et intime.

Il lui arriva parfois de sentir que son obsession envers ce problème était profondément ridicule et déplacée. Néanmoins, il retourna en tous sens le manoir dans l’espoir de découvrir quelque journal caché ; et il interrogea les serviteurs, les locataires et les habitants de la paroisse pour tenter d’apprendre s’il y avait une quelconque légende concernant son homonyme. Ses recherches dans le manoir ne lui révélèrent rien d’autre ; et ses investigations ne rencontrèrent que des visages impassibles et des aveux d’ignorance : personne ne semblait avoir entendu parler de cet élusif baronet du XVIIème siècle.

Enfin, c’est du majordome de la famille, James Wharton, un octogénaire qui avait servi trois générations de Hagdon, Sir Roderick obtint l’indice qu’il cherchait. Wharton, qui reposait à présent au seuil de la sénilité et qui était devenu distrait et taciturne, semblait tout aussi ignorant que les autres ; mais un jour, après un interrogatoire répété, il se rappela d’une armoire secrète dissimulée derrière l’une des bibliothèques, dont on lui avait parlé dans sa jeunesse ; dans laquelle certains manuscrits et héritages avaient été mis sous verrou plusieurs centaines d’années auparavant ; et laquelle, pour quelque raison inconnue, n’avait été ouverte par aucun Hagdon depuis. Là, suggéra-t-il, quelque chose serait peut-être découvert qui pourrait servir à illuminer ce sombre gouffre de l’histoire familiale. Il y avait un éclat rusé et sardonique dans ses yeux chassieux, alors qu’il révélait quelque peu tardivement cet élément d’information, et Sir Roderick se demanda si le vieil homme ne détenait pas plus de savoir généalogique qu’il voulait l’admettre. D’un seul coup, il conçut l’idée inquiétante qu’il se trouvait peut-être sur le point de faire une abominable découverte, sur le seuil de choses qui avaient été oubliées parce qu’elles évoquaient des souvenirs trop effrayants.

Toutefois, il n’hésita pas ; il était conscient d’une véritable compulsion à apprendre tout ce qui pouvait être appris. La bibliothèque indiquée par le majordome à demi sénile était l’une de celles qui renfermaient la plupart des ouvrages de démonologie et de magie. Elle fut enlevée ; et Sir Roderick explora pouce par pouce le mur découvert. Après plusieurs tâtonnements futiles, il découvrit et pressa un ressort dissimulé, et la porte de la pièce dissimulée s’ouvrit toute grande.

Ce n’était rien de plus qu’un placard, bien qu’un homme eût pu s’y dissimuler si nécessaire. Sans aucun doute avait-il d’abord été construit à cet usage. De ses faibles ténèbres la moisissure d’époques mortes se précipita sur Sir Roderick, en compagnie des fantômes d’étranges parfums exotiques, comme ceux qui auraient pu être jetés dans le feu d’encensoirs maudits de rites sataniques. Il s’agissait d’effluves de mystère et de mal. À l’intérieur, il y avait plusieurs pesants ouvrages reliés de cuivre qui dataient de l’époque médiévale, un mince manuscrit sur un parchemin jaunissant et deux portraits dont les visages avaient été tournés contre le mur, comme s’il avait été interdit même à la noirceur de la porte scellée de les contempler. Sir Roderick saisit les ouvrages, le manuscrit et les portraits et les extirpa vers la lumière. Les peintures, qu’il examina en premier, représentaient un homme et une femme dans la force de l’âge. Tous deux étaient vêtus de costumes du XVIIème siècle ; et le jeune Sir Roderick ne douta pas un instant qu’il s’agissait du mystérieux couple envers lequel les registres familiaux étaient si réticents.

Il fut agité d’une étrange excitation, avec le sentiment de quelque révélation capitale qu’il ne pouvait complètement comprendre, alors qu’il posa son regard sur eux. Même d’un simple coup d’œil, il remarqua la singulière ressemblance du premier Sir Roderick avec lui-même – une ressemblance qui, autrement, n’avait pas son pareil dans la famille et qui tendait vers un genre tout à fait contradictoire. Il avait les mêmes traits aquilins, la même pâleur du front et des joues, le même lustre semi-morbide dans les yeux, les mêmes lèvres exsangues qui semblaient sculptées dans un marbre qui avait aussi été ciselé pour les longues paupières caverneuses. La majorité des Hagdon étaient solides et sanguins et rougeauds, mais dans ces deux derniers, une tension plus sombre s’était répétée à travers les siècles. La principale différence consistait en l’expression, car le regard du premier Sir Roderick était celui d’un homme qui s’était consacré avec une dévotion passionnée à toutes les choses mauvaises et corrompues ; qui avait sombré dans la damnation à travers quelque inévitable fatalité qu’il avait lui-même provoquée.

Sir Roderick contempla le portrait avec une fascination qui tenait partiellement de l’horreur et partiellement d’un sentiment d’émotions qu’il n’aurait pu nommer. 

Puis, il se tourna vers la femme, et une sauvage agitation s’empara de lui devant le menaçant sourire de la bouche et l’ovale maléfique des adorables joues. Elle aussi, était mauvaise, et sa beauté était celle de Lilith. Elle était semblable à quelque fleur aux lèvres pourpres et au parfum capiteux qui pousse aux portes de l’Enfer ; mais Sir Roderick sut, avec la terreur et l’effrayante extase de celui qui attend de se jeter du haut d’un précipice, qu’il avait devant lui la femme qu’il aurait pu aimer, s’il avait eu la chance de la connaître. Puis, dans un instant de confusion tournoyante et tourbillonnante, il lui sembla qu’il l’avait connue et aimée, bien qu’il ne put se souvenir où et quand.

L’impression d’étrange confusion passa ; et Sir Roderick entreprit l’examen des ouvrages reliés de bronze. Ils étaient écrits dans un latin barbare et décadent, et traitaient principalement des méthodes et des formules pour l’invocation de démons tels que Achéront, Anaimon, Asmodée et Ashtoreth, en compagnie d’innombrables autres. Sir Roderick frissonna devant les curieux dessins avec lesquels ils étaient enluminés ; mais ils ne le gardèrent pas prisonnier bien longtemps. Avec une sensation de véritable trépidation, comme celui qui est sur le point de pénétrer dans quelque endroit épouvantable et profane, il prit le manuscrit de parchemin jaunissant.

Il était tard dans l’après-midi lorsqu’il commença à lire ; et des rayons d’ambre cendrée se faufilaient à travers les carreaux bas des fenêtres de la bibliothèque. Alors qu’il lisait, il ne porta pas attention à la baisse progressive de la lumière ; et les derniers mots étaient aussi clairs que des runes de feu lorsqu’il termina son étude approfondie dans le crépuscule. Il ferma ses yeux et pouvait encore les voir.

« Et Sir Rodericke Hagdonne comme étant un infâme sorcier fut condamné, et sa Dame Élinore comme étant une néfaste sorcière… Et tous deux sur les terres Hagdonne pour leurs crimes contre Dieu et l’Homme furent brûlés sur le bûcher. Et leurs actes et leurs pratiques de sorcellerie si immondes furent considérés dans le royaume d’Angleterre qu’aucun homme d’eux ne parle et qu’aucune grand-mère aux enfants à ses genoux le récit ne conte. Ainsi, par la grâce de Dieu, de cette impiété le souvenir sera par bonheur oublié ; car si cruellement mauvaise fut cette chose qu’elle ne doit pas être rappelée. »

Puis, au bas de la page, se trouvait une note brève et mystérieuse tracée d’une main plus agile que le reste du texte.

« Il y a ceux parmi la foule qui jurèrent avoir vu Sir Rodericke disparaître lorsque les flammes jaillirent ; et ceci, si cela est vrai, est la preuve la plus damnable de son entente et de son commerce avec le Malin. »

Sir Roderick s’assit pendant un long laps de temps dans la pénombre qui s’épaississait. Il était crispé, il était anormalement ébranlé et angoissé par le registre biographique qu’il venait tout juste de lire – un registre qui avait été écrit par quelque main inconnue lors d’un siècle passé. Il n’était guère agréable pour n’importe quel individu de découvrir un récit si effrayant parmi les archives de son histoire familiale. Mais le fait que la narration concernait le premier Sir Roderick et sa Dame Élinor n’était guère suffisant pour expliquer toute l’agitation et l’horreur dans lesquelles il était plongé. Pour une raison ou une autre, d’une manière qui dépassait l’analyse, qui était plus intime que sa considération envers la lointaine tache sur le nom des Hagdon, il sentait que la chose le concernait lui aussi. Une terrible perturbation nerveuse s’emparait de lui, son sens même de l’identité était troublé, il dérivait sur un océan d’abominable confusion, de pensées désorientées et de souvenirs renversés. Dans cet état d’esprit particulier, par une impulsion automatique, il alluma le lampadaire placé aux côtés de sa chaise et entreprit de relire le manuscrit.

Pratiquement dans la manière habituelle d’un conte moderne, l’histoire débuta avec un compte-rendu de la première rencontre de Sir Roderick, à l’âge de vingt-trois ans, avec Élinor D’Avenant, qui devint plus tard son épouse.

Cette fois, pendant qu’il lisait, une hallucination bizarre saisit le nouveau baronet. Il lui sembla que les mots du vieux récit avaient commencé à osciller et à changer sous son regard ; que, derrière les lignes noires de l’écriture sur le parchemin jaunissant, l’image d’un paysage se formait. La page grandit, les lettres devinrent floues et gigantesques ; elles semblèrent s’évaporer dans les airs, et l’image derrière elles ne fut plus davantage une image, mais la scène elle-même de la narration. Comme si la lecture avait été un sort nécromantique, la salle autour de lui avait disparu comme la chambre d’un rêve ; et il se tenait dans la clarté ensoleillée d’une lande venteuse. Des abeilles bourdonnaient autour de lui, et le parfum de la bruyère emplissait ses narines. Sa conscience s’était dédoublée d’une indescriptible manière ; quelque part, il le savait, une partie de son cerveau continuait de lire l’ancien registre ; mais le reste de sa personnalité s’était identifiée au premier Sir Roderick Hagdon. Inévitablement, sans surprise ni étonnement, il se retrouva en train de vivre dans un âge passé, avec les perceptions et les souvenirs d’un ancêtre mort depuis longtemps.

« À présent, Sir Rodericke Hagdonne, se trouvant dans la fleur de sa jeunesse, tomba instantanément amoureux de la belle Élinore D’Avenant, lorsqu’il la rencontra lors d’un matin d’avril dans la bruyère de Hagdonne. »

Sir Roderick s’aperçut qu’il n’était pas seul sur la plane. Une femme venait vers lui par l’étroit sentier qui serpentait dans la bruyère. Bien que revêtue de la robe et du corsage conventionnels de l’époque, elle semblait exotique et éloignée de ce paysage familier de l’Angleterre. Elle était la femme du portrait que, dans une vie à venir, en tant qu’un autre Sir Roderick, il avait découvert dans une pièce scellée du manoir (mais ceci, comme la plupart du reste, il l’avait oublié). Marchant avec une grâce langoureuse parmi les fleurs modestes de la bruyère, sa beauté était comme celle de quelque lys opulent et sinistre des pays sarrasins. Il pensa qu’il n’avait jamais vu une autre moitié si étrange et si adorable.

Il se tint d’un côté dans les pousses rigides et s’inclina devant elle avec une courtoisie chevaleresque tandis qu’elle passait.

Elle hocha légèrement de la tête en guise de réponse et le gratifia d’un sourire insondable et d’un éclair indirect de ses yeux sombres. À partir de ce moment, Sir Roderick fut son esclave et son adepte ; il la contempla fixement, alors qu’elle disparaissait dans la pente incurvée, et sentit une flamme irrésistible monter dans son cœur ainsi que l’agitation de désirs et de curiosités enflammés. Il lui sembla humer à chaque bouffée de l’air de la contrée les épices d’un langoureux parfum étranger, alors qu’il avançait, rêvassant avec une extase ingénue à la sombre et énigmatique beauté du visage qu’il avait vu.

À présent, dans ce bizarre rêve nécromantique, Sir Roderick semblait vivre, ou revivre, les événements d’un lustre tout entier. Quelque part, dans une autre existence, un autre lui-même prenait brièvement connaissance des paragraphes qui détaillaient ces événements ; mais de ceci il n’était conscient seulement qu’à de longs intervalles et de manière vague. Si complète était son immersion dans le déroulement du récit (comme s’il avait bu dans ce Léthé qui lui seul permet de revivre à nouveau les événements passés) qu’il ne fut aucunement troublé par une quelconque prévision d’un futur connu par le Sir Roderick qui était assis et qui relisait un vieux manuscrit. Tout comme il était écrit, il revint de la lande au Manoir Hagdon avec en son cœur la vision d’une jolie étrangère ; il s’informa à son sujet et apprit qu’elle était la fille de Sir John D’Avenant, qui s’était récemment vu décerner le titre de chevalerie pour ses services diplomatiques, et qui s’était à présent installé sur les terres près de celles de Hagdon qui venaient avec son titre. Sir Roderick se sentait à présent doublement poussé à prendre contact avec ses nouveaux voisins ; et sa première visite ne tarda pas à se répéter. Il devint un courtisan avoué pour la main d’Élinor D’Avenant ; et après lui avoir fait la cour pendant plusieurs mois, il l’épousa.

L’amour passionné qu’elle lui avait inspiré ne fit que s’approfondir par leur vie ensemble. Toujours ses charmes étaient ceux de choses à moitié comprises, de révélations d’une importance capitale à moitié dissimulées pour l’éternité. En retour, elle semblait l’aimer réellement ; mais toujours son cœur et son âme demeurèrent étrangers pour lui, toujours furent-ils mystérieux et exotiques, tout comme l’avait été la première vue de son visage. Pour cela, probablement, il l’aima encore davantage. Il vécurent heureux ensemble ; et elle lui donna un enfant, un fils qu’ils nommèrent Ralph.

À présent, dans cette autre vie, le Sir Roderick qui lisait dans la vieille bibliothèque tomba sur ces mots : « Aucun homme ne sut comment cela était arrivé ; mais bientôt il y eût de terrible murmure et d’ignobles rumeurs concernant la Dame Élinore ; et les gens affirmèrent qu’elle était une sorcière. Et à un moment donné, ces rumeurs tombèrent dans les oreilles de Sir Roderick. 

Une horreur rampa dans le rêve heureux – une horreur qu’on comprendrait difficilement en cet âge moderne. Des ailes informes et maléfiques recouvrirent le Manoir Hagdon ; et l’air lui-même s’empoisonna de mauvaises rumeurs. Jour après jour et nuit après nuit, le baronnet était torturé par une suspicion vile et profane concernant la femme qu’il aimait. Il la surveillait avec une anxiété effrayée, avec des yeux qui craignaient de discerner une signification plus inquiétante dans son étrange beauté. Enfin, lorsqu’il ne put supporter davantage cette situation, il accusa son épouse des choses infâmes qu’il avait entendues, espérant qu’elle les nierait et que, par la vertu de son démenti, elle lui redonnerait sa confiance et sa tranquillité d’esprit passées.

À sa grande consternation, la Dame Élinor éclata de rire à son visage, avec la douce hilarité d’une sirène, et avoua ouvertement que les accusations étaient vraies.

« Et je crois », ajouta-t-elle, « que tu m’aimes trop pour me répudier ou me trahir ; que, pour mon bien, si le besoin se fait sentir, tu deviendras un véritable sorcier, tout comme je suis une sorcière ; et que tu partageras avec moi les rencontres infernales du Sabbat. »

Sir Roderick supplia, il cajola, il ordonna, il menaça ; mais toujours elle lui répondait avec un rire voluptueux et des sourires circéens ; et toujours elle lui parlait de ces délices et de ces privilèges dont on ne peut profiter que par la damnation, par l’aide risquée des démons et des succubes. Toutefois, en raison de son amour excessif pour elle, tout comme elle l’avait prédit, Sir Roderick souffrit et devint lui-même un initié dans les arts de la sorcellerie et conclut son propre pacte avec les puissances du mal, cela afin qu’il soit uni à jamais avec celle qui aimait si tendrement.

C’était un âge de sombres croyances et de pratiques qui ne l’étaient pas moins ; et la magie et la sorcellerie pullulaient à travers le pays, parmi toutes les classes. Mais dans Élinor, semblable à Lilith, se trouvait un esprit de dépravation désincarnée au-delà de celui de tous les autres ; et sous la séduction de son amour, Sir Roderick sombra dans des abîmes d’où aucun homme ne pouvait revenir et céda son âme et son cerveau et son corps à Satan. Il apprit les divers usages maléfiques que pouvait avoir une figurine de cire ; il mémorisa les formules qui appellent d’effrayantes choses de leur demeure dans la nuit sans fin ou qui obligent les morts à obéir aux abominables volontés des nécromanciens ; et il lui fut révélé les secrets qu’il est interdit de raconter ou même de sous-entendre ; et il vint à connaître les malédictions et les paroles fatales pour davantage que la chair humaine ; et le Manoir Hagdon devint la scène de festivités tumultueuses, de rites à la fois obscènes et blasphématoires ; et la terreur et la turpitude de choses infernales s’écoulaient de là à travers tout le pays environnant ; et au sein de son cercle de damnés, parmi les sorcières et les sorciers et les incubes qui rampaient devant elle, la Dame Élinor jubilait ouvertement ; et Sir Roderick était son partenaire dans chaque nouvelle énormité ou acte sinistre. Et dans cette atmosphère de choses bruyantes, de crimes et de sacrilèges sataniques, le jeune Ralph était seul à conserver son innocence, étant encore trop jeune pour être ainsi perturbé. Mais au sein de tout ce scandale se terrait dans l’âme des hommes une horreur qui ne pouvait être tolérée plus longtemps ; et la justice de la Loi, qui avait fait de la sorcellerie une félonie, fut contactée par les gens de Hagdon.

Il n’était guère nouveau pour des membres de la noblesse d’être convoqués en procès devant les cours séculières ou ecclésiastiques sous une telle charge. De tels cas, dans lesquels les accusations étaient souvent douteuses ou motivés par pure malveillance, avaient souvent traîné en longueur. Mais cette fois, la culpabilité des défendeurs était si universellement soutenue et la réprobation s’éleva et fut si profonde qu’un procès d’une excessive brièveté, simplement pour la forme, leur fut accordé. Ils furent condamnés à brûler sur le bûcher, la sentence devant être accomplie le jour suivant.

C’était un froid et humide matin d’automne lorsque Sir Roderick et Dame Élinor furent conduits à l’endroit de leur exécution et furent attachés sur leur bûcher respectif, avec des tas de fagots séchés à leurs pieds. Ils furent installés face à face, de manière à ce qu’aucun des deux ne perde le moindre détail de leur agonie mutuelle. Une foule s’était assemblée autour d’eux, remplissant toute la paroisse – une foule dont l’affreux silence n’était troublé par le moindre tollé ou murmure. Si profonde avait été la terreur façonnée par ce couple infâme que personne n’osait s’élever contre eux ou s’en moquer, même à l’heure de leur chute. Le cerveau de Sir Roderick était engourdi par l’opprobre et la honte et l’horreur de sa situation, constatant les profondeurs ultimes dans lesquelles il s’était jeté, le sort amer qui était à présent imminent. Il regarda son épouse et réfléchit à la manière dont elle l’avait attiré de mal en mal par l’entremise de l’amour sans égal qu’il éprouvait pour elle ; et il pensa ensuite aux effrayantes et fulgurantes souffrances qui crisperaient son corps délicat ; et en pensa à cela il oublia son propre destin.

Puis, d’une manière vague et exiguë, il se rappela que, quelque part dans un autre siècle, était assis un autre Sir Roderick qui lisait tout cela dans un vieux manuscrit. Si seulement il parvenait à briser le sort nécromantique du récit et s’identifier à nouveau avec cet autre Sir Roderick, il serait épargné du destin flamboyant qui l’attendait, mais s’il n’arrivait pas à annuler le sort, il périrait certainement, tout comme l’homme qui, tombant dans un rêve et atteignant le fond d’un gouffre, est considéré comme mort.

Il regarda de nouveau et rencontra le regard de la Dame Élinor. Elle sourit parmi ses liens et ses fagots, avec toute l’antique séduction qui lui avait été fatale. Dans la dualité de nouveau atteinte de sa conscience, il lui sembla qu’elle s’était rendue compte de son intention et qu’elle avait souhaité l’en dissuader. La douleur et le supplice d’un charme mortel s’empara de lui, alors qu’il fermait les yeux et tentait avec difficulté de s’imaginer la vieille bibliothèque et la feuille de parchemin que son autre lui-même était en train de parcourir du regard. S’il y parvenait, toute l’illusion diabolique disparaîtrait, le procédé de visualisation et d’identification sympathique qui avait été porté à un degré d’hallucination reviendrait à ce qui est normalement expérimenté par le lecteur d’un récit captivant.

Il y eut un crépitement à ses pieds, car quelqu’un avait allumé les fagots. Sir Roderick ouvrit légèrement ses yeux et vit que la pile aux pieds de Dame Élinor avait elle aussi été allumée. Des filets de fumée s’élevaient de chaque tas, avec de minuscules langues de feu qui, instant après instant, prenaient de l’ampleur. Il n’éleva pas les yeux au niveau du visage de Dame Élinor. Résolument, il les ferma de nouveau et tenta d’évoquer une fois encore la page écrite.

Il fut conscient d’une inquiétante chaleur sous ses semelles ; et à présent, dans un déchirant éclair de douleur, il sentit les flammes le lécher au niveau des chevilles. Mais pour une quelconque raison, dans un effort désespéré de sa volonté, comme quelqu’un qui s’éveille volontairement d’un cauchemar enveloppant, il vit devant lui les mots qu’il s’efforçait de visualiser : « Et tous deux sur les terres Hagdonne pour leurs crimes contre Dieu et l’Homme furent brûlés sur le bûcher. »

Les mots oscillèrent, ils reculèrent et se rapprochèrent d’une page qui était encore floue et énorme. Mais le crépitement à ses pieds avait cessé ; l’air n’était plus froid et humide, ni chargé d’une âcre fumée. Il y eut un instant de vertige et de confusion follement tourbillonnants ; puis les deux personnalités de Sir Roderick se réunirent, et il constata qu’il était assis dans la chaise de la bibliothèque à Hagdon, fixant les yeux grands ouverts les dernières phrases du manuscrit qu’il avait dans ses mains.

Il se sentait comme s’il avait traversé quelque calvaire infernal qui avait duré plusieurs années ; et il était toujours à moitié obsédé par des émotions de tristesse et de regret et d’horreur qui ne pouvaient être dirigées qu’envers un ancêtre décédé. Mais la chose tout entière était manifestement un rêve, bien que terrible et réel à un degré qu’il n’avait jamais expérimenté jusqu’à présent. Il devait s’être assoupi sur le vieux registre. . . Mais pourquoi alors, si cela n’avait été qu’un rêve, ses chevilles lui faisaient si affreusement mal, comme si elles avaient été marquées au fer rouge ?

Il se pencha et les examina : sous les pantalons du XXème siècle avec lesquels elles étaient drapées, il découvrit les marques grimpantes et frémissantes de récentes brûlures !