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La vie m’écœure comme un remède inutile – Fernando Pessoa

La vie m’écœure comme un remède inutile – Fernando Pessoa

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Il m’arrive — lorsque je relève la tête, encore tout étourdi, des livres où j’inscris les comptes des autres et l’absence, pour mon compte, de toute vie propre — d’éprouver une nausée physique, qui peut provenir de ma position inclinée, mais qui transcende aussi les chiffres et mon sentiment d’échec. La vie m’écœure comme un remède inutile. Et c’est alors que je vois, avec une vision d’une parfaite netteté, combien il me serait facile de chasser cet ennui, si j’avais simplement la force de le vouloir réellement.

Nous existons par l’action, c’est-à-dire par la volonté. Ceux d’entre nous qui ne savent pas vouloir (génies ou mendiants, peu importe), ceux-là se retrouvent frères dans l’impuissance. A quoi me sert-il de me proclamer un génie, si je me retrouve aide-comptable ? Quand Cesario Verde fit dire à son médecin qu’il était, non pas Monsieur Verde l’employé de commerce, mais Cesario Verde le poète, il eut recours à l’une de ces formules creuses d’un orgueil inutile, qui sentent la vanité à plein nez. Ce qu’il a toujours été, le pauvre, c’est bel et bien le Monsieur Verde employé de commerce. Le poète est né quand lui-même était déjà mort, car c’est après sa mort qu’on a commencé à l’apprécier comme poète.

Agir — voilà l’intelligence véritable. Je serai ce que je voudrai être. Mais il me faut vouloir être ce que je serai. La réussite consiste à réussir, et non pas à se trouver en mesure de réussir. N’importe quel terrain un peu vaste est propre à recevoir un palais, mais où donc sera le palais si on ne le bâtit pas sur ce terrain-là ?