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Je vois arriver le printemps – Fernando Pessoa

Je vois arriver le printemps – Fernando Pessoa

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Ce n’est pas en contemplant de grands parcs ni de vastes prairies que je vois arriver le printemps. Je le vois dans les quelques arbres rabougris d’une petite place citadine. Là, on voit la verdure prendre le relief d’un cadeau, joyeuse comme une bonne tristesse.

J’aime ces places solitaires, ponctuant les petites rues à la circulation rare, et tout aussi peu animée elles-mêmes. Ce sont des clairières inutiles, des choses qui attendent, perdues parmi des tumultes lointains. Des coins de village au cœur de la grande ville.
Je traverse une de ces places, remonte au hasard l’une des rues qui convergent vers elle, puis la redescends pour me retrouver à mon point de départ. Vue du côté opposé, la petite place me semble différente, mais la même paix vient dorer d’une nostalgie soudaine, au soleil couchant, le côté que je n’avais pu voir tout d’abord.

Tout est inutile, et me frappe de son inutilité. Ce que j’ai vécu, je l’ai oublié, comme si je l’avais écouté raconter distraitement. Ce que je serai n’évoque rien pour moi, comme si je l’avais déjà vécu et oublié.

Un couchant d’une vague tristesse flotte autour de moi. Tout refroidit, non que l’air ait refroidi, mais parce que j’ai pénétré dans une rue plus étroite, et que la petite place a cessé d’être.