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Créer en moi un État possédant sa politique – Fernando Pessoa

Créer en moi un État possédant sa politique – Fernando Pessoa

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Créer en moi un État possédant sa politique, ses partis et ses révolutions, et être moi-même tout cela : être Dieu moi-même dans le panthéisme royal de ce peuple — moi, l’essence et l’action de tous ces corps, de leur âme, du sol qu’ils foulent et des actes qu’ils accomplissent. Être tout, être eux et ne l’être pas. Hélas ! voilà encore un des rêves que je ne parviens pas à réaliser. Si j’y parvenais, je mourrais peut-être, je ne sais pourquoi, mais sans doute ne peut-on vivre après cela, si grand est le sacrilège commis contre Dieu, si grande est l’usurpation du pouvoir divin d’être tout.

Quel plaisir j’aurais à créer un jésuitisme des sensations !

Certaines métaphores sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue. Certaines images, au détour de certains livres, vivent avec plus de netteté que bien des hommes et bien des femmes. Certaines phrases littéraires ont une personnalité absolument humaine. Il est des traits, dans certaines pages que j’ai écrites, qui me glacent de terreur, tellement ils m’apparaissent comme des êtres humains, tellement ils se détachent sur les murs de ma chambre, la nuit, dans l’obscurité… J’ai écrit des phrases dont le son, qu’on les lise à voix haute ou à voix basse — impossible d’en effacer le son — rend exactement celui d’une chose possédant désormais une extériorité absolue et une âme à part entière.

Pourquoi donc m’arrive-t-il, de temps à autre, de présenter des procédés contradictoires, voire inconciliables, pour rêver et apprendre à rêver ? C’est probablement que j’ai pris une telle habitude de ressentir le faux comme le vrai, les choses rêvées aussi nettement que les choses vues, que j’ai perdu la capacité humaine, erronée me semble-t-il, de distinguer la vérité du mensonge.

Il me suffît de voir distinctement, avec les yeux, les oreilles ou n’importe quel autre sens, pour sentir que cela est réel. Il peut même m’arriver de sentir à la fois deux choses inconjugables. Aucune importance.

Certains êtres sont capables de souffrir, pendant de longues heures, de ne pas être le personnage d’un tableau ou la figure d’un jeu de cartes. Il est des âmes qui souffrent comme d’une malédiction de l’impossibilité d’être, aujourd’hui, quelqu’un d’autre vivant au Moyen Age. J’ai connu cette souffrance autrefois, mais ne la subis plus aujourd’hui : j’ai poussé plus loin le raffinement. Mais je souffre, par exemple, de ne pouvoir rêver que je suis deux rois dans deux royaumes distincts, appartenant, par exemple, à des univers dotés de temps et d’espaces différents. Ne pas pouvoir rêver cela est une douleur véritable. J’ai l’impression de souffrir de la faim.

Pouvoir rêver l’inconcevable en le visualisant, c’est l’une des grandes victoires que, malgré ma grandeur, je ne connais que rarement. Oui, rêver que je suis, par exemple, simultanément, séparément, et sans aucune confusion possible, l’homme et la femme d’une promenade qu’un homme et une femme font tous deux au bord d’une rivière. Ou bien me voir être deux choses à la fois, de la même façon et avec une égale netteté, sans mélange d’aucune sorte mais en m’intégrant parfaitement à l’une comme à l’autre : me voir navire conscient, cinglant sur les mers du Sud, et page imprimée de quelque livre ancien. Que cela semble absurde ! Mais tout est absurde, et c’est encore rêver qui l’est le moins.