Select Page

Comme en ces jours où monte l’orage – Fernando Pessoa

Comme en ces jours où monte l’orage – Fernando Pessoa

14

(…) Comme en ces jours où monte l’orage et où les bruits de la rue parlent tout haut, d’une voix solitaire.

La rue se plissait de lumière intense et pâle, et soudain l’obscurité blafarde trembla, de l’est à l’ouest du monde, dans un tumulte fait de craquements retentissants… La dureté morne de la pluie, tombant dru, aggrava la noirceur de l’air de son intensité et de sa laideur. Froid, tiède, chaud — tout cela à la fois — l’air se trompait de tous les côtés. Puis un coin de lumière métallique, à travers la vaste salle, ouvrit une brèche dans la quiétude des corps humains, et avec ce sursaut glacé, un caillou de son roula en se heurtant un peu partout, s’émietta en silences durcis. Le son de la pluie s’amoindrit comme une voix plus légère. Le bruit de la rue s’est alors atténué de façon angoissante. De nouveau, un rai d’un jaune bref a voilé l’obscurité sourde, mais on a eu cette fois la possibilité d’une respiration avant que le bruit tremblotant ne surgisse, brusquement, d’un autre endroit ; tel un adieu irrité, l’orage commençait à ne plus être là.

Avec un murmure traînant, moribond, sans lumière dans la lumière grandissante, le vacarme de l’orage se calmait vers de larges lointains, et roulait du côté d’Almada…

Brusquement, une clarté formidable vole en éclats. Tout s’est figé d’un seul coup. Les cœurs ont cessé de battre un instant. Nous sommes tous des gens très sensibles. Le silence nous terrifie, comme s’il y avait eu mort d’homme. Le son grandissant de la pluie soulage enfin, comme si en elle coulaient les larmes de tout.