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Climats – Fernando Pessoa

Climats – Fernando Pessoa

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Climats

Après que les dernières ardeurs de l’été avaient cessé de frapper durement le sol décoloré, alors commençait l’automne, avant même sa venue, dans une tristesse légère, prolixe et indéfinie, qui semblait nous dire que le ciel refusait de nous sourire. C’était le bleu tantôt plus clair, tantôt plus vert, du manque même de substance dans la teinte du ciel au zénith ; c’était une sorte d’oubli épars dans les nuées, aux pourpres diverses et fanées ; ce n’était plus de la torpeur, mais de l’ennui, dans cette solitude paisible où cinglaient les nuages.

L’arrivée de l’automne véritable était ensuite annoncée par une fraîcheur dans la non-fraîcheur de l’air, par le ternissement des couleurs qui ne s’étaient pas encore ternies, par un je-ne-sais-quoi de pénombre et de recul dans ce qui avait été les nuances du paysage et l’aspect dispersé des choses. Rien n’allait mourir encore, mais voici que tout, dans une sorte de sourire encore absent, se transformait en nostalgie de la vie.

L’automne arrivait enfin pour de bon : l’air s’emplissait du froid du vent ; les feuilles, sans être encore des feuilles sèches, bruissaient avec un bruit sec ; tout le sol prenait la couleur et le contour impalpable d’un marécage indéfini. Lentement se décolorait ce qui avait été un dernier sourire —fatigue des paupières, indifférence des gestes. Ainsi tout ce qui sent —ou tout ce que nous croyons capable de sentir — serrait intimement contre son cœur son adieu aux choses, ou à soi-même. Un bruit de rafale, au fond d’une cour, venait flotter à travers notre conscience d’une autre chose imprécise. On avait envie d’entrer en convalescence pour sentir vraiment la vie.

Mais les premières pluies d’hiver, tombant déjà en plein automne, lavaient ces demi-teintes sans aucun égard. Des vents puissants cinglaient les objets immobiles, secouaient les objets attachés, entraînaient les objets mobiles, et criaient, parmi les mugissements irréguliers de la pluie, des mots absents de protestation anonyme, sons tristes et presque rageurs d’un désespoir sans âme.

Enfin l’automne déclinait, tout en froidure et en grisaille. C’était un automne hivernal qui venait maintenant, une poussière devenue la fange de toute chose, mais en même temps le froid de l’hiver nous apportait quelque chose d’appréciable : l’été brûlant était fini, le printemps viendrait plus tard, l’automne se définissait finalement en hiver. Et dans les hauteurs de l’air, dont les teintes délavées n’évoquaient plus ni chaleur ni tristesse, tout était propice à la nuit et à la méditation indéfinie.

Ainsi étaient toutes ces choses pour moi avant que je les aie pensées. Si aujourd’hui je les écris, c’est que je m’en souviens. L’automne que je possède vraiment, c’est celui que j’ai perdu.